L’Actualité

15 mars 1999


Garou dans les étoiles

Il y a quelques mois, seuls les habitués d’un bar de Magog connaissaient la voix rauque de Pierre Garand. C’était avant. Avant Notre-Dame de Paris. Et après? Seul Garou l’indompté sait ce qu’il adviendra…

Par HÉLÈNE BUZZETTI

Il en aura fallu de l’imagination à Luc Plamondon pour voir en Garou, né Pierre Garand, la future vedette de son Notre-Dame de Paris. Un monde sépare en effet le chanteur de 26 ans du repoussant bossu. Mais le Quasimodo dont rêvait Plamondon ne pouvait être qu’un bluesman écorché. Et quand il a entendu la voix rauque et grave de Garou au hasard d’une sortie dans un bar de Magog, à l’été 1996, il a immédiatement été conquis… et a demandé au chanteur de ne prendre aucun engagement pour les deux prochaines années!

Après avoir chanté pendant six ans les succès des autres dans les bars enfumés de Sherbrooke et de Magog, ce jeune Québécois se retrouve aujourd’hui la coqueluche de la Ville lumière. Tous les soirs, pendant quatre mois, des filles l’attendaient jusqu’au petit matin à la sortie du Palais des congrès, où était présentée Notre-Dame de Paris, se postant à toutes les portes de l’édifice et communiquant entre elles par téléphone cellulaire! Certaines s’improvisaient même paparazzi et le poursuivaient jusque chez lui. Et c’est sans compter les dizaines d’entrevues accordées aux médias et les éreintantes prestations télévisées qui s’ajoutaient aux sept spectacles hebdomadaires. Les critiques n’avaient d’yeux que pour le chanteur de Belle.

Pourtant, Garou n’était pas sûr de pouvoir incarner Quasimodo, un personnage farouche et sombre, l’antithèse de Pierre Garand, un tripeux de première, sociale à l’excès, hardi, joueur aussi. Même physiquement, bien des contorsions seront nécessaires pour assurer la métamorphose. Courbé sous son costume, le corps décentré, le chanteur s’est vite retrouvé avec des maux de genoux et de cou qui l’ont obligé à consulter un chiropraticien. « Au début, on ne répétait que les déplacements. J’avais créé une gestuelle avant de commencer à chanter. J’ai dû réapprendre à propulser ma voix dans cette position. »

L’amour impossible de Quasimodo pour la bohémienne Esmeralda transposé en chansons par Luc Plamondon et Richard Cocciante a déjà fait vendre trois millions d’albums et 2,5 millions d’exemplaires du single Belle. Notre-Dame de Paris a attiré 400 000 spectateurs à Paris, et pas moins de 200 000 billets ont déjà été vendus au Québec. Un tremplin en or pour le jeune artiste. Qui pourrait bien, toutefois, ne pas sauter…

Car les parcours en ligne droite, ce n’est pas son truc. À 18 ans, il a quitté les Fusiliers de Sherbrooke (de la milice de la Défense nationale), où il était trompettistes, à cause de la routine rigide qui l’horripilait, et il n’a jamais terminé son cours collégial. Avide d’aventures, il a déjà caressé le rêve de devenir archéologue. Et c’est par pur hasard, après avoir savouré sa première ovation en 1992, qu’il a entrepris la tournée des bars en chanteur et gratteur de guitare dilettante.

Une amie l’avait entraîné malgré lui au spectacle d’un copain, Louis Alary. Au beau milieu de sa prestation, le chansonnier a invité Garou à venir sur scène chanter avec lui. « À la fin, le public criait : ‘Garou! Garou! On ne veut plus Alary!’ », se souvient Dominique Nadeau, un ami d’adolescence.

« Garou, c’est un homme qui appartient au public et qui aime ça », dit Francis Delage, ex-propriétaire des bars Liquor Store, où se produisait jusqu’à cinq soirs par semaine la vedette locale. « Être connu le rend heureux comme un poisson dans l’eau. » Mais c’est un incorrigible distrait, voire un insouciant, qui a donné maintes sueurs froides à ses collègues.

Il y a quelques années, il a demandé au trompettiste et au tromboniste du groupe rock Les Colocs, Benoît Picher et Benoît Gagné, de l’accompagner en spectacle. Quand ils se sont présentés le jour convenu avec le saxophoniste Dany Roy, Garou n’avait rien planifié! « Je leur ai montré une courte liste de chansons que j’aimais et je leur ai fait écouter des cassettes », dit-il en rigolant. Le spectacle avait lieu le soir même!

D’autres musiciens se sont peu à peu joints à lui pour former The Untouchables et monter un répertoire rhythm and blues et soul avec les succès de Joe Cocker, Leonard Cohen et Eric Clapton. « En six ans, The Untouchables n’a pas répété plus de deux ou trois fois, dit Dany Roy. Mais c’était ça, la magie Garou. Il avait sa façon de nous faire comprendre ce qu’il voulait sur scène. »

Une scène où il se permettait toutes les extravagances. Un soir, pour souligner l’anniversaire de son père –un garagiste à la retraite-, il a fait taire tout le monde dans la salle, a appelé son paternel sur son cellulaire et a fait chanté Bonne fête à la foule! Il faut dire que la famille a toujours été un élément sacré dans la vie de Garou. Cadet de deux enfants, né près de 10 ans après sa sœur, il a été chouchouté par des parents très religieux. Et le succès n’y a rien changé : avant de s’envoler pour Paris, il assistait assidûment au souper dominical et jouait quelques parties de cartes avec sa grand-mère avant ses spectacles dans les bars.

Amoureux des enfants au point de s’inviter chez des amis pour jouer avec leur marmaille, le chanteur remet toutefois à plus tard le projet d’en avoir. « Pour l’instant, c’est le boulot avant tout! » dit-il. Mais ce boulot n’est peut-être pas celui qu’on pense…

En attendant de voir où la locomotive Plamondon-Cocciante veut l’amener - une tournée européenne de Notre-Dame de Paris est prévue à l’automne et on prépare une version anglais -, Garou a accepté, afin de satisfaire ses nouveaux fans, que son premier album s’inscrive dans la lignée de Notre-Dame de Paris avec des chansons presque toutes signées Plamondon. Et puis il y a ces propositions de film qui déferlent et qui le tentent, même s’il compte les refuser « pour l’instant », de peur de se brûler.

Pareil succès aurait pu lui monter à la tête, mais Garou reste -presque- de glace devant cette carrière qui démarre en trompe. Il a cette façon de soupeser les offres internationales et les projets de spectacles locaux de la même manière, comme si tout s’équivalait. « Je ne suis pas certain que Garou croit en son talent », dit son vieil ami Dominique Nadeau.

À son retour, quelques spectacles sont prévus au Living Room, un bar de Sherbrooke. Question de reprendre contact avec ses racines. Et qui sait, peut-être d’y reprendre goût. Définitivement.