Lundi 19 avril 1999

Nathalie Petrowski rencontre 

Garou

Le beau bossu 

Il y a à peine un an, le surnom de Garou était indissociable d’un certain chanteur populaire, grand brasseur de bière et répondant au nom de famille de Charlebois. Aujourd’hui, Garou est devenu la marque de commerce d’un grand brun de 26 ans et six pieds deux pouces qui fait craquer les filles en promenant sa fausse bosse de Quasimodo tous les soirs au pied des gargouilles de Notre-Dame de Paris. Pierre Garand, de son vrai nom, a toujours cru qu’il était le seul Garou au monde ou à tout le moins le seul de Sherbrooke, où il est né un 26 juin 1972 et où il a fait ses débuts dans les petites boîtes à chansons et les bars. Ce n’est qu’après que Luc Plamondon l’eut découvert un soir par hasard chantant du Sinatra, du Joe Dassin et du James Brown au Liquor Store de Magog, et eut décidé de lui faire passer une audition, que Garou a découvert qu’il y avait eu un autre Garou avant lui. 

Un an plus tard, le surnom de Garou est indissociable de Quasimodo, le beau bossu de Notre-Dame de Paris dont toutes les Françaises et de plus en plus de Québécoises rêvent de devenir l’Esméralda. Le principal intéressé se prête à l’exercice de bonne grâce en évitant dans la mesure du possible de s’enfler la tête. Il associe sa nouvelle gloire au syndrome du diamant brut. Tout le monde veut un morceau du diamant brut, dit-il. 

Tout le monde sauf Garou, qui a décidé de prendre son temps et de se laisser désirer avant de décider s’il sera un chanteur aussi populaire que son illustre ancêtre. 

Lorsque Pierre Garand, alias Garou, a posé le pied sur le sol québécois après un exil parisien de six mois, il n’avait qu’une envie : acheter une maison. Ses valises à peine défaites, le Quasimodo de Notre-Dame de Paris a pris l’autoroute 10, foncé à Sherbrooke, sa ville natale, et débarqué chez son unique sœur, Maryse Garand, agent immobilier chez Royal Lepage. Il lui a demandé de lui trouver une maison sur le bord d’un lac. Tout de suite, pas demain matin, a-t-il précisé. Ça presse. 

En l’espace de 48 heures, la maison était trouvée et achetée, les papiers signés, le satellite et le système d’alarme posées et les plans pour un studio, esquissés. 

Étendu de tout son long dans sa minuscule loge du théâtre Saint-Denis, son paquet de Players pas loin, sa bouteille de scotch vide et ses six pieds deux dépliés comme un accordéon, Garou me raconte l’histoire comme preuve ultime de sa détermination. 

Quand Garou décide quelque chose, ôtez-vous de son chemin, semble-t-il me dire. L’ennui avec Garou c’est qu’il décide quelque chose à tous les dix ans. Le reste du temps, il pose des questions, essaie de comprendre, fait dix fois le tour des choses, explore toutes les avenues. Bref, il s’enfarge dans les fleurs du tapis, comme le dit si bien son copain Francis Delage qui y voit les signes d’un perfectionniste qui veut tout contrôler. Tout. 

Sous ses dehors charmants, Garou est donc un « control freak », quelqu’un qui sur scène comme dans la vie se voit comme le maître absolu de sa destinée.

De temps à autre pourtant, sa destinée lui échappe. 

Ce fut le cas cet hiver à Paris lorsque le repoussant Quasimodo avec sa bosse sur le dos, sa bouche tordue et sa clavicule de travers est devenu la coqueluche des jeunes Parisiennes. Du jour au lendemain celles-ci, par milliers, se sont mises à le voir dans leur soupe, à l’attendre à sa sortie de scène, à le pourchasser ans les rues en hurlant. Les journaux à potins ont emboîté le pas, le liant avec une poignée d’actrices à la mode. En l’espace de quelques mois, la métamorphose de l’illustre inconnu, chanteur de club et amateur de Sinatra, Joe Dassin et James Brown était complète. Une star était née. 

Garou ne s’attendait pas à tant d’adulation mais surtout il ne l’avait pas DÉCIDÉ. 

« Je ne suis pas parti à Paris en disant I wanna be a star. Je suis parti en me disant je veux apprendre c’est quoi le théâtre. Je m’attendais à ce que les gens aient peur de la bébitte laide et repoussante que j’interprétais. C’était d’ailleurs ça le but de l’entreprise mais va savoir pourquoi, le contraire s’est produit. » 

Dans les faits, si Garou n’avait pas promené ses six pieds deux, ses yeux bleus, sa belle gueule et sa voix rauque de fond de cendrier sur tous les plateaux de télé de Paris, les Françaises n’auraient peut-être jamais su ou voulu savoir qui il était. Mais voilà, le chanteur de 26 ans a joué le jeu, s’est fait voir et entendre, a usé de son charme et de son charisme abondamment et fut en quelque sorte l’artisan de sa propre gloire. 

Aujourd’hui, ce qui arrive à Quasimodo n’est pas quasi du tout mais du complètement. Les offres du cinéma et de la télé, les appels du disque et de la scène congestionnent son cellulaire pratiquement toujours fermé. 

Mais au lieu de s’énerver ou de s’éparpiller, Garou se fait attendre et désirer. Pas nécessairement parce qu’il se prend pour un autre. Plutôt parce qu’il sait qu’il n’a que 26 ans. Il en est de même affreusement conscient et ne cesse de me le répéter. 

« J’ai 26 ans, j’ai la vie devant moi et jusqu’à maintenant, dire non m’a toujours réussi. Il y a cinq ans, j’aurais pu facilement signer un contrat avec une compagnie de disques. À Montréal, j’avais fait le Bourbon Street et le Medley, je commençais à être connu dans le milieu. Si j’avais dit oui à l’époque, je serais lié par contrat à quelqu’un et je m’en mordrais les doigts. » Techniquement c’est Paul Dupont-Hébert, aujourd’hui producteur chez Coscient, qui le représente. Mais Garou maintient qu’il n’a signé aucun contrat, seulement une lettre d’entente et qu’il est encore libre comme l’air. 

Tout arrive à point à qui sait attendre. Dans le cas de Garou, on se demande si l’attente est une stratégie ou tout simplement la peur de ne pas être à la hauteur des attentes énormes qui pèsent sur lui. 

En entrevue, il est charmant, chaleureux mais son sourire perpétuel cache une réserve et un jardin privé où peu de gens peuvent entrer. Et puis, Garou se cherche. Il ne sait pas ce qu’il fera après Notre-Dame de Paris. Il ne sait pas s’il chantera ses chansons ou celle des autres, s’il sera auteur ou simple interprète. En attendant de se trouver, il raconte sa vue de manière expéditive, en expurgeant les drames et les découragements. 

Un enfant trop sage 

Né à Sherbrooke d’un père garagiste et d’une mère au foyer, le grand brun qui fait craquer les Parisiennes était un petit gros timide et renfermé à l’école primaire. 

Très peu d’amis. Aucun succès auprès des filles. Pour meubler le temps, il se réfugie dans les livres. Ses parents sont convaincus qu’il sera médecin ou avocat. À 14 ans, la crise d’adolescence le frappe comme un camion. Le petit gros trop sage maigrit et s’encanaille. Ses notes à l’école dégringolent. Il forme un premier groupe, Windows and Doors, qui interprète les grands succès des Beatles. Comme sa voix n’a pas encore mué, c’est lui qui fait Paul McCartney. L’influence de Gerry Boulet viendra plus tard à coups de scotch et de cigarettes qu’il fume volontairement pour casser sa voix. 

Entre-temps, sa personnalité a radicalement changé. Adieu le « nerd » timide et renfermé. Bonjour le boute-en-train et l’animateur de foules pour qui la terre est un Club Med et lui un G.O. né pour répandre la bonne humeur.  

Même lorsqu’il s’enrôle dans l’armée pendant deux étés, il deviendra le clown de service, celui sur qui on peut toujours compter pour remonter le moral des troupes. 

C’est dans l’armée qu’il rencontre Isabelle Bolduc, qui sera sa meilleure amie jusqu’à son assassinat sauvage à Sherbrooke par un détraqué. 

Garou ne le dit pas clairement, mais Isabelle semble avoir eu un rôle aussi déterminant que celui de Luc Plamondon. 

C’est Isabelle qui lui prête sa guitare et le pousse la première fois à monter tout seul sur scène dans une boîte à chansons de Sherbrooke. 

Ce soir-là, Garou découvre à quel point il se sent bien sur scène devant un public qui en redemande. Puis Isabelle lui présente Francis Delage, le patron du Liquor, de Magog, qui l’engagera sur le champ. Quatre années plus tard, Plamondon l’entendra par hasard chanter avec The Intouchables au Liquor Store. Il décidera ce soir-là de lui faire passer une audition sans savoir qu’il tient son Quasimodo. 

Aujourd’hui, lorsque Garou raconte qu’il a été obligé de renoncer à sa proverbiale bonne humeur et de fouiller sa noirceur pour jouer Quasimodo, on croit comprendre que la mort d’Isabelle fut une terrible source d’inspiration. Si Garou est si convaincant, si poignant quand il chante « Dieu que le monde est injuste » c’est parce qu’il sait de quoi il parle. L’injustice des hommes, il l’a vue et vécue de près. 

Mais Garou ne le formule pas aussi clairement. En réalité, il ne formule rien du tout et évite de s’éterniser sur le sujet. La blessure n’est pas encore cicatrisée. Et Garou n’est pas le genre à se morfondre. Sa mission dans la vie c’est de distraire les gens. Alors il les distrait à mort. 

Avant, le plus beau compliment qu’on pouvait lui faire c’était de lui dire : « Tu m’as fait oublier tous mes problèmes. » Aujourd’hui, quand les gens lui disent qu’il les a fait brailler, il ne sait plus quoi penser. 

« Je nage en plein paradoxe. Tous les soirs depuis six mois, je joue l’opposé de ce que je suis dans la vie, des fois c’est mêlant. » 

Chose étonnante, Garou ne s’étonne jamais de sa bonne fortune. Pas une fois, au cours de notre entretien, a-t-il signifié qu’il ne méritait pas toute cette attention. Tout le contraire. 

« Ce que je vis en ce moment, c’est le syndrome du diamant brut. Tout le monde veut m’avoir en même temps et profiter de ma notoriété. C’est correct de leur part mais j’ai pas envie que Garou devienne du bonbon, alors je prends mon temps. » 

Paul Dupont-Hébert, son presque gérant, est convaincu que Garou va devenir le chanteur le plus populaire de la francophonie. En attendant, le principal intéressé traîne sa bosse tous les soirs sur la scène du Saint-Denis. Jean-Pierre Ferland a déjà dit que c’est en prenant une guitare qu’il est devenu beau. Pour Garou, la beauté passe par une bosse dans le dos. S’il y avait une bosse de la chance, elle lui appartiendrait.