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Nathalie Petrowski
rencontre
Garou
Le beau bossu
Il y a à peine un an, le
surnom de Garou était indissociable d’un certain chanteur populaire, grand
brasseur de bière et répondant au nom de famille de Charlebois.
Aujourd’hui, Garou est devenu la marque de commerce d’un grand brun de 26
ans et six pieds deux pouces qui fait craquer les filles en promenant sa
fausse bosse de Quasimodo tous les soirs au pied des gargouilles de
Notre-Dame de Paris. Pierre Garand, de son vrai nom, a toujours cru
qu’il était le seul Garou au monde ou à tout le moins le seul de
Sherbrooke, où il est né un 26 juin 1972 et où il a fait ses débuts dans
les petites boîtes à chansons et les bars. Ce n’est qu’après que Luc
Plamondon l’eut découvert un soir par hasard chantant du Sinatra, du Joe
Dassin et du James Brown au Liquor Store de Magog, et eut décidé de lui
faire passer une audition, que Garou a découvert qu’il y avait eu un autre
Garou avant lui.
Un an plus tard, le
surnom de Garou est indissociable de Quasimodo, le beau bossu de
Notre-Dame de Paris dont toutes les Françaises et de plus en plus de
Québécoises rêvent de devenir l’Esméralda. Le principal intéressé se prête
à l’exercice de bonne grâce en évitant dans la mesure du possible de
s’enfler la tête. Il associe sa nouvelle gloire au syndrome du diamant
brut. Tout le monde veut un morceau du diamant brut, dit-il.
Tout le monde sauf Garou,
qui a décidé de prendre son temps et de se laisser désirer avant de
décider s’il sera un chanteur aussi populaire que son illustre ancêtre.
Lorsque Pierre Garand,
alias Garou, a posé le pied sur le sol québécois après un exil parisien de
six mois, il n’avait qu’une envie : acheter une maison. Ses valises à
peine défaites, le Quasimodo de Notre-Dame de Paris a pris
l’autoroute 10, foncé à Sherbrooke, sa ville natale, et débarqué chez son
unique sœur, Maryse Garand, agent immobilier chez Royal Lepage. Il lui a
demandé de lui trouver une maison sur le bord d’un lac. Tout de suite, pas
demain matin, a-t-il précisé. Ça presse.
En l’espace de 48 heures,
la maison était trouvée et achetée, les papiers signés, le satellite et le
système d’alarme posées et les plans pour un studio, esquissés.
Étendu de tout son long
dans sa minuscule loge du théâtre Saint-Denis, son paquet de Players pas
loin, sa bouteille de scotch vide et ses six pieds deux dépliés comme un
accordéon, Garou me raconte l’histoire comme preuve ultime de sa
détermination.
Quand Garou décide
quelque chose, ôtez-vous de son chemin, semble-t-il me dire. L’ennui avec
Garou c’est qu’il décide quelque chose à tous les dix ans. Le reste du
temps, il pose des questions, essaie de comprendre, fait dix fois le tour
des choses, explore toutes les avenues. Bref, il s’enfarge dans les fleurs
du tapis, comme le dit si bien son copain Francis Delage qui y voit les
signes d’un perfectionniste qui veut tout contrôler. Tout.
Sous ses dehors
charmants, Garou est donc un « control freak », quelqu’un qui sur scène
comme dans la vie se voit comme le maître absolu de sa destinée.
De temps à autre
pourtant, sa destinée lui échappe.
Ce fut le cas cet hiver à
Paris lorsque le repoussant Quasimodo avec sa bosse sur le dos, sa bouche
tordue et sa clavicule de travers est devenu la coqueluche des jeunes
Parisiennes. Du jour au lendemain celles-ci, par milliers, se sont mises à
le voir dans leur soupe, à l’attendre à sa sortie de scène, à le
pourchasser ans les rues en hurlant. Les journaux à potins ont emboîté le
pas, le liant avec une poignée d’actrices à la mode. En l’espace de
quelques mois, la métamorphose de l’illustre inconnu, chanteur de club et
amateur de Sinatra, Joe Dassin et James Brown était complète. Une star
était née.
Garou ne s’attendait pas
à tant d’adulation mais surtout il ne l’avait pas DÉCIDÉ.
« Je ne suis pas parti à
Paris en disant I wanna be a star. Je suis parti en me disant je
veux apprendre c’est quoi le théâtre. Je m’attendais à ce que les gens
aient peur de la bébitte laide et repoussante que j’interprétais. C’était
d’ailleurs ça le but de l’entreprise mais va savoir pourquoi, le contraire
s’est produit. »
Dans les faits, si Garou
n’avait pas promené ses six pieds deux, ses yeux bleus, sa belle gueule et
sa voix rauque de fond de cendrier sur tous les plateaux de télé de Paris,
les Françaises n’auraient peut-être jamais su ou voulu savoir qui il
était. Mais voilà, le chanteur de 26 ans a joué le jeu, s’est fait voir et
entendre, a usé de son charme et de son charisme abondamment et fut en
quelque sorte l’artisan de sa propre gloire.
Aujourd’hui, ce qui
arrive à Quasimodo n’est pas quasi du tout mais du complètement. Les
offres du cinéma et de la télé, les appels du disque et de la scène
congestionnent son cellulaire pratiquement toujours fermé.
Mais au lieu de s’énerver
ou de s’éparpiller, Garou se fait attendre et désirer. Pas nécessairement
parce qu’il se prend pour un autre. Plutôt parce qu’il sait qu’il n’a que
26 ans. Il en est de même affreusement conscient et ne cesse de me le
répéter.
« J’ai 26 ans, j’ai la
vie devant moi et jusqu’à maintenant, dire non m’a toujours réussi. Il y a
cinq ans, j’aurais pu facilement signer un contrat avec une compagnie de
disques. À Montréal, j’avais fait le Bourbon Street et le Medley, je
commençais à être connu dans le milieu. Si j’avais dit oui à l’époque, je
serais lié par contrat à quelqu’un et je m’en mordrais les doigts. »
Techniquement c’est Paul Dupont-Hébert, aujourd’hui producteur chez
Coscient, qui le représente. Mais Garou maintient qu’il n’a signé aucun
contrat, seulement une lettre d’entente et qu’il est encore libre comme
l’air.
Tout arrive à point à qui
sait attendre. Dans le cas de Garou, on se demande si l’attente est une
stratégie ou tout simplement la peur de ne pas être à la hauteur des
attentes énormes qui pèsent sur lui.
En entrevue, il est
charmant, chaleureux mais son sourire perpétuel cache une réserve et un
jardin privé où peu de gens peuvent entrer. Et puis, Garou se cherche. Il
ne sait pas ce qu’il fera après Notre-Dame de Paris. Il ne sait pas
s’il chantera ses chansons ou celle des autres, s’il sera auteur ou simple
interprète. En attendant de se trouver, il raconte sa vue de manière
expéditive, en expurgeant les drames et les découragements.
Un enfant trop sage
Né à Sherbrooke d’un père
garagiste et d’une mère au foyer, le grand brun qui fait craquer les
Parisiennes était un petit gros timide et renfermé à l’école primaire.
Très peu d’amis. Aucun
succès auprès des filles. Pour meubler le temps, il se réfugie dans les
livres. Ses parents sont convaincus qu’il sera médecin ou avocat. À 14
ans, la crise d’adolescence le frappe comme un camion. Le petit gros trop
sage maigrit et s’encanaille. Ses notes à l’école dégringolent. Il forme
un premier groupe, Windows and Doors, qui interprète les grands succès des
Beatles. Comme sa voix n’a pas encore mué, c’est lui qui fait Paul
McCartney. L’influence de Gerry Boulet viendra plus tard à coups de scotch
et de cigarettes qu’il fume volontairement pour casser sa voix.
Entre-temps, sa
personnalité a radicalement changé. Adieu le « nerd » timide et renfermé.
Bonjour le boute-en-train et l’animateur de foules pour qui la terre est
un Club Med et lui un G.O. né pour répandre la bonne humeur.
Même lorsqu’il s’enrôle
dans l’armée pendant deux étés, il deviendra le clown de service, celui
sur qui on peut toujours compter pour remonter le moral des troupes.
C’est dans l’armée qu’il
rencontre Isabelle Bolduc, qui sera sa meilleure amie jusqu’à son
assassinat sauvage à Sherbrooke par un détraqué.
Garou ne le dit pas
clairement, mais Isabelle semble avoir eu un rôle aussi déterminant que
celui de Luc Plamondon.
C’est Isabelle qui lui
prête sa guitare et le pousse la première fois à monter tout seul sur
scène dans une boîte à chansons de Sherbrooke.
Ce soir-là, Garou
découvre à quel point il se sent bien sur scène devant un public qui en
redemande. Puis Isabelle lui présente Francis Delage, le patron du Liquor,
de Magog, qui l’engagera sur le champ. Quatre années plus tard, Plamondon
l’entendra par hasard chanter avec The Intouchables au Liquor Store. Il
décidera ce soir-là de lui faire passer une audition sans savoir qu’il
tient son Quasimodo.
Aujourd’hui, lorsque
Garou raconte qu’il a été obligé de renoncer à sa proverbiale bonne humeur
et de fouiller sa noirceur pour jouer Quasimodo, on croit comprendre que
la mort d’Isabelle fut une terrible source d’inspiration. Si Garou est si
convaincant, si poignant quand il chante « Dieu que le monde est injuste »
c’est parce qu’il sait de quoi il parle. L’injustice des hommes, il l’a
vue et vécue de près.
Mais Garou ne le formule
pas aussi clairement. En réalité, il ne formule rien du tout et évite de
s’éterniser sur le sujet. La blessure n’est pas encore cicatrisée. Et
Garou n’est pas le genre à se morfondre. Sa mission dans la vie c’est de
distraire les gens. Alors il les distrait à mort.
Avant, le plus beau
compliment qu’on pouvait lui faire c’était de lui dire : « Tu m’as fait
oublier tous mes problèmes. » Aujourd’hui, quand les gens lui disent qu’il
les a fait brailler, il ne sait plus quoi penser.
« Je nage en plein
paradoxe. Tous les soirs depuis six mois, je joue l’opposé de ce que je
suis dans la vie, des fois c’est mêlant. »
Chose étonnante, Garou ne
s’étonne jamais de sa bonne fortune. Pas une fois, au cours de notre
entretien, a-t-il signifié qu’il ne méritait pas toute cette attention.
Tout le contraire.
« Ce que je vis en ce
moment, c’est le syndrome du diamant brut. Tout le monde veut m’avoir en
même temps et profiter de ma notoriété. C’est correct de leur part mais
j’ai pas envie que Garou devienne du bonbon, alors je prends mon temps. »
Paul Dupont-Hébert, son
presque gérant, est convaincu que Garou va devenir le chanteur le plus
populaire de la francophonie. En attendant, le principal intéressé traîne
sa bosse tous les soirs sur la scène du Saint-Denis. Jean-Pierre Ferland a
déjà dit que c’est en prenant une guitare qu’il est devenu beau. Pour
Garou, la beauté passe par une bosse dans le dos. S’il y avait une bosse
de la chance, elle lui appartiendrait. |