|
Le regard est toujours aussi bleu et perçant et le chanteur toujours aussi
affable et plaisant. S'il fallait uniquement se fier à la bonne mine de
Garou, 31 ans, bientôt 32, on pourrait conclure que les trois dernières
années qu'il vient de traverser ont été aussi tranquilles qu'une croisière
sur le Nil. Ce n'est pas tout à fait le cas. La route ne fut pas longue,
mais elle fut mouvementée. Un succès énorme et affolant est tombé sur
l'inconnu caché derrière la bosse de Quasimodo. L'inconnu n'était pas
habité par une ambition dévorante, mais lorsque René Angélil lui a offert
la gloire universelle sur un plateau d'argent, il n'a pas pu résister de
peur de le regretter toute sa vie.
Le décor de son quotidien a changé du tout au tout, se meublant subitement
de fans en délire, de paparazzis en cavale, d'argent qui tombe du ciel et
de tonnes de belles filles dont un certain mannequin suédois qui, en plus
de lui tomber dans les bras, est tombée enceinte.
Un amour, une union, un enfant, une séparation, le tout sur fond de
caisses enregistreuses émettant chaque jour le même son que la valideuse
de loto dans les dépanneurs. À la loterie du succès, Garou a certainement
gagné le gros lot. Mais il y a eu des revers, le premier et non le moindre
étant ce fameux disque en anglais qui devait le propulser sur les palmarès
américains et en faire le Céline Dion masculin. Depuis plus d'un an, le
disque, victime du changement de personnel chez Sony USA, moisit sur une
tablette comme le rappel douloureux d'une rencontre ratée. Aura-t-elle
lieu un jour? Garou ne peut pas le jurer. Certains jours, il serait prêt à
y renoncer et à se contenter de la francophonie. À d'autres moments, il
cherche à se convaincre que ce n'est que partie remise.
«Depuis Notre-Dame, affirme-t-il, ça n'a pas arrêté, jamais, jamais, à un
point tel que s'il avait fallu que ma carrière américaine marche
immédiatement, ça n'aurait pas eu de bon sens. Mon parcours aurait été
trop parfait. J'en aurais été gêné.»
Assis dans la salle à manger vaste et vide de l'Auberge Saint-Gabriel dans
le Vieux-Montréal, Garou n'a pas choisi ce lieu pour rien. Depuis la vente
en février du Lychee, Garou est devenu actionnaire du Saint-Gabriel avec
le proprio, Marc Bollay. Pendant que la mère de sa fille vit dans un
appartement à Montréal, Garou, lui, crèche au Saint-Gabriel.
Dans chaque chanteur riche sommeille un aubergiste. Ainsi en est-il pour
Garou qui aime bien avoir un hôtel ou un resto à portée de main où il peut
recevoir comme chez lui. C'est valable à Montréal comme à Paris. Au plus
fort de son amitié avec Johnny Hallyday, les deux se promettaient
d'ailleurs d'ouvrir un resto ensemble. À l'époque, Garou avait été invité
à chanter Ma gueule au Stade de France le soir du 60e anniversaire de
Johnny. Il avait pris le premier avion pour Los Angeles pour répéter avec
ses musiciens. La veille du grand soir qui serait enregistré pour la
postérité, Garou s'est avancé sur scène avec sa voix puissante, son
sourire d'enfer et ses 31 ans. Devant ce type trop beau, trop jeune et
trop doué, Johnny a encaissé le coup en souriant comme un gentleman.
N'empêche. Le lendemain, jour de l'anniversaire du sexagénaire, on faisait
poliment savoir à Garou qu'il n'était plus le bienvenu au Stade de France
et qu'il ferait mieux de faire voir «sa gueule» ailleurs.
Fin diplomate, Garou a choisi de ne pas ébruiter l'affaire. Mais de toute
évidence, le fait que la rumeur coure ne le dérange pas. Idem pour la
rumeur le liant à Natasha St-Pier, la Fleur de Lys qu'il a connue dans la
version londonienne de Notre-Dame de Paris. Natasha est une amie et une
petite soeur, rien de plus, déclare-t-il. Pourtant, des gens
hyper-branchés dans le milieu parisien prétendent encore le contraire.
Même Guy Cloutier a reconnu publiquement la liaison à la radio il y a
quelques mois. Pour toute réponse, Garou se contente d'un sourire
silencieux et énigmatique...
Dernière rumeur: sa carrière marcherait moins bien comme en témoignent les
ventes plus modestes (800 000) de Reviens, son plus récent CD.
À ce sujet, Garou cesse subitement de parler au je et montre du doigt une
industrie en pleine déconfiture dont l'avenir le rend pessimiste.
«J'avoue que j'ai fait mon deuil du disque. Je crois qu'il est condamné à
disparaître à plus ou moins brève échéance. Et pour être franc, je m'en
fous un peu vu que pour moi, ce qui compte, ce qui a toujours compté,
c'est la scène et les spectacles. C'est là que tout se passe. Pour le
reste, je préfère vendre moins de disques, mais savoir que les acheteurs
les écoutent tout le temps que de vendre des millions de disques que les
gens n'écoutent qu'une fois.»
En attendant que le disque rond du soleil revienne ou se couche à jamais,
Garou a décidé de s'amuser. Tout dernièrement son copain Thierry L'Hermitte
lui a offert une visite guidée sur le plateau du film de Josiane Balasko.
Même s'il a refusé des rôles dans Nouvelle-France et dans Monica la
mitraille, Garou en a conclu qu'il était enfin mûr pour le cinéma. Mais
avant, il se paiera la traite avec une tournée de spectacles qui débute le
7 avril à La Baie, passe par le Centre Bell de Montréal (le 16 et 17
avril) et se termine le 22 décembre au Zénith à Paris. Denis Bouchard a
été conscrit pour la mise en scène.
Un duo de vidéo scratchers a été engagé pour animer les bébelles de Garou:
une régie-vidéo live avec caméras, écrans géants et tout le bataclan. Pour
la mini-tournée québécoise de huit villes, financée par le marché
européen, trois gros camions trimballeront l'arsenal de guerre. Pour la
tournée en Europe qui le conduira aussi bien en Pologne qu'en Russie et en
Tchécoslovaquie, il faudra ajouter aux trois camions, trois autobus. Un
pour la star; le deuxième pour les musiciens; le troisième pour les
technos. Autant de preuves que même séparé, sans adresse fixe, sans
ambition dévorante et sans carrière américaine, Garou n'est pas à
plaindre. Vraiment pas.
|