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Garou le bienheureux
Alain De Repentigny
La Presse
Garou peut être étonnant de candeur. Déroutant même. Le genre qui
vous dit tout naturellement : «Être numéro un dans le monde entier, ça
ne m'intéresse pas pantoute. Sérieusement.» Ou: «Si ça ne marche pas,
pas grave, du moment que j'essaie de rendre le monde heureux.» Et
encore: «Quand je chantais dans les bars, je m'amusais et je n'avais pas
du tout l'intention de faire ça dans la vie ; je pense encore pareil.»
Vraiment ?
Le journaliste se pince pour être bien certain qu'il ne rêve pas. A-t-il
bien devant lui le Garou superstar qui s'est hissé en un temps record
parmi les quatre ou cinq chanteurs qui comptent dans les pays
francophones? Le Garou jet-set qui joue au poker et a pour amis Guy
Laliberté et Jacques Villeneuve? Le Garou qui surprend tout le monde en
quittant l'écurie de René Angélil et en fondant sa compagnie, Wolfgang
Entertainment International, au moment même où sort son album en anglais
que l'on n'attendait plus?
Garou, dont le charme est indiscutable, est-il en train de me jouer la
carte de la fausse modestie pour mieux me rouler dans la farine? Attablé
à la terrasse de l'auberge Le Saint-Gabriel, dont il est propriétaire,
il fait une pause, me fixe de ses yeux bleus et lance: «Je ne peux pas
être plus sincère.» Puis il éclate d'un rire franc, spontané et
désarmant, avec l'air de dire «écoute, tu me crois ou tu ne me crois
pas, je n'ai pas d'autre argument».
La veille au soir, je l'avais entendu chanter New York State of Mind, à
ma gauche, avec autant, sinon plus d'abandon que Billy Joel, qui donnait
son spectacle devant nous sur la scène du Centre Bell. Une chanson que
Garou-le-trippeux-de-musique a évidemment déjà interprétée dans les
bars, comme, sans doute, cet autre classique de Joel, She's Always a
Woman, qu'il a chanté ce soir-là dans l'oreille de sa blonde Lorie juste
pour le plaisir de voir ses yeux briller.
Mardi dernier, je regardais Garou répéter les chansons de son nouveau
spectacle au studio Wolfgang qu'il s'est fait construire dans sa maison
des Cantons-de-l'Est. En cet après-midi frisquet et pluvieux, il était
un musicien parmi tant d'autres, un gars de la gang tout à fait dans son
élément parmi les compagnons de route de cette nouvelle aventure plus
rock, des petits nouveaux au vieux pote qui jouait du piano dans les
bars avec lui dans une autre vie.
Ensemble, ils ont tenté de jumeler Belle avec Come Together des Beatles.
Rapidement, ils en sont arrivés à une fusion intéressante qu'ils
serviront probablement au public européen. Puis Garou est sorti du
studio et a tendu au journaliste du quotidien Le Parisien le texte de
Chu un rocker d'Offenbach, qu'il a aussi l'intention de reprendre en
concert en Europe. Pourtant, le mois précédent, alors que nous
discutions de la difficulté de faire du rock en français qui passe aussi
bien en France qu'au Québec, le même Garou me disait qu'il avait trippé
sur Offenbach bien plus que sur Johnny Hallyday, mais qu'il ne pourrait
jamais faire des chansons de Gerry en France parce que son public ne
comprendrait pas ce qui se passe...
Sur les tablettes
Son premier album anglais, Piece of My Soul, il y a longtemps qu'on
l'attend. Au Québec, en tout cas, où Garou avait l'impression qu'on lui
reprochait de ne pas arriver avec ce disque chaque fois qu'il accouchait
d'un album français. Mais son public français - «le premier qui m'a
adopté» - lui réclamait des albums dans sa langue et, de toute façon,
Garou n'était plus une «priorité» pour Sony depuis que les présidents
Paul Berger et Tommy Mottola, alliés importants de René Angélil, avaient
été virés.
Bref, Garou aurait été tout à fait justifié de croire que l'album
anglais qui devait lui permettre de percer à l'échelle mondiale était
sur les tablettes. Mais il voyait les choses autrement. «Je savais qu'un
jour j'allais faire un album anglais, répond-il. Ce qui était surtout
sur les tablettes, c'est la grosse carrière internationale, la grosse
machine qui voulait que je fasse un hit mondial. Et ça ne me rendait pas
malheureux.»
La première mouture de Piece of My Soul, qui sera en magasin mardi,
«partait dans trop de directions», estime Garou. «On cherchait trop à
faire des chansons qui marchent. Si tu savais le nombre de fois où je me
suis demandé ce que j'allais faire là-dedans...»
Le coup de barre salutaire s'est produit presque par accident lors d'un
lunch avec le réalisateur Peer Astrom, à Stockholm, à l'automne 2006.
Garou raconte: «Peer m'a dit: on croit en toi, on sait qu'il y a quelque
chose à faire. J'avais travaillé avec lui six ans plus tôt et j'étais
surpris que ce gars-là, qui faisait des choses plus pop (Britney Spears,
Jennifer Lopez, Madonna), me parle tout à coup du son d'un vrai piano,
comme il y en a beaucoup sur l'album. On s'est mis à tripper et, à
partir de ce jour-là, je me suis dit: c'est lui et moi dans le studio,
that's it, that's all!»
Garou a refait toutes les chansons avec Astrom. Celles qu'il n'aimait
pas ne sont pas sur Piece of My Soul.
Le poing sur la table
Les pressions qu'il sentait en travaillant à son album anglais ne
venaient pas de René Angélil, Mario Lefebvre et leur équipe, mais de la
compagnie de disques, insiste Garou. Depuis, il a «mis le poing sur la
table» en présence de Marteen Steinkamp, président de Sony BMG Europe,
au cours d'un dîner bien arrosé. Désormais, monsieur le président
l'appuie «à fond».
Parce que Garou trippe rock, blues et bars, on a souvent senti un
décalage entre la musique qui le passionne et celle, plus sage, plus
pop, de ses albums français. Pourtant, Garou en assume la pleine
responsabilité. «C'est la dernière chose que je pourrais reprocher à
René et son équipe, dit-il. Lors d'une de mes premières rencontres avec
René, je lui ai demandé - parce que j'avais cette crainte-là - ce qui se
passerait si je ne voulais pas chanter une chanson qu'il aimait. René
m'a dit qu'il essaierait de me convaincre de la faire, mais que si je ne
voulais pas, on ne la ferait pas.»
Garou en rajoute pour que ça soit clair une fois pour toutes. On a dit
que Gambler était la pire chanson de son premier album? C'est Garou
lui-même qui tenait absolument à faire cette chanson rhythm and blues
avec les cuivres du groupe Chicago, assure-t-il. Pour son deuxième
album, il avait envie de tripper roots avec les Français Jean-Jacques
Goldman, Jacques Vénéruso et leur bande. «Certains disent que mon
troisième album est le moins bon, ajoute-t-il. Je suis tellement en
désaccord avec ça! Il y a sur cet album-là du rock comme je voulais en
faire et Je suis le même est ma chanson préférée parmi toutes celles que
j'ai enregistrées en français.»
Il y a six ans, croit Garou, son album anglais serait «sorti de la
machine à slush», tandis qu'aujourd'hui, il est plutôt content de
commencer au bas de l'échelle dans plusieurs pays où on ne sait rien du
chanteur qui était déjà l'immense vedette de Notre-Dame de Paris quand
est sorti son premier album solo en français. L'hiver dernier, il s'est
beaucoup amusé à faire entendre son album anglais à des oreilles non
initiées à Stockholm, Copenhague, Vienne et Milan: «Je me présentais: je
m'appelle Garou, voici ce que je chante, ce que j'aime. Après, j'allais
manger avec eux, et ils me disaient que c'était la première fois qu'ils
faisaient une rencontre humaine avec un artiste.»
Garou a l'impression de se réinventer complètement. «Quel régal de
pouvoir vivre les étapes que j'ai sautées, dit-il avec un enthousiasme
qui ne trompe pas. Grimper au sommet, c'est une chose, mais quand t'es
rendu en haut, au bout de dix minutes, tu te demandes ce que tu fais là.
Moi, je trouve que la vie est aussi belle quand tu redescends.»
Dans deux semaines, Garou ira répandre la bonne nouvelle en Europe, où
il donnera des concerts dans des salles plus intimes que celles
auxquelles il est habitué. Il chantera en France, en Belgique et en
Suisse, mais aussi en Russie et en Ukraine, où Piece of My Soul sera
bientôt lancé comme dans une douzaine d'autres pays. En octobre
prochain, il fera une tournée de petites salles au Québec et chantera
dans des villes où on ne l'a jamais entendu.
Pour le moment, il n'y a pas de date prévue pour une sortie dans les
deux pôles de la musique pop anglaise, l'Angleterre et les États-Unis.
«Moi, ça ne me dérangerait pas que le disque ne sorte jamais aux
États-Unis, dit Garou. Peut-être que je pourrais avoir une carrière
canadienne et européenne - à la limite, l'Asie m'intéresserait plus que
les États-Unis - tout en pouvant faire les autres affaires dont j'ai
envie.»
Je reconnais là le Garou qui me disait, le jour de notre première
rencontre, qu'il était aussi intéressé par une réunion pour son
restaurant que par une grosse carrière internationale. Et si j'avais
plutôt devant moi un artiste qui l'a toujours eue facile et qui
s'éparpille pour mieux fuir ses responsabilités?
«J'ai déjà entendu ça, répond-il sans broncher. Il y en a qui trouvent
que je ne focuse pas. Ça ne me dérange pas. Je fais ce en quoi je crois,
j'ai foi en mes choix. Mon seul regret, c'est de ne pas avoir démarré ma
compagnie avant.»
- Vraiment?
- Je ne peux pas être plus sincère.» |