Semaine du 17 au 23 mai 2006


UNE AMITIE EST NEE
Ils se sont croisés à une soirée des Restos du coeur. Le Québécois a eu un véritable coup
de coeur pour celui qui fut comdamné à perpetuité à tort pour le meurtre de deux enfants.


"Qu’on reçoive un trophée et ce serait une belle revanche sur l’injustice"
 

Déjà "clip des clips" pour M6, L'Injustice, titre écrit par Pascal Obispo, annonce le grand retour de Garou, après trois ans d'absence chez les disquaires  -l'album très attendu sort en France le 12 juin. Dans un plan-séquence de cinq minutes et seize secondes, un format exceptionnellement long, on y découvre le plus célèbre des québécois marchant dans une rue de Montréal et se retrouvant confronté aux petites injustices de la vie quotidienne : une femme enceinte à une station de taxis qui se fait piquer son tour par un homme d'affaires pressé, un clochard détroussé par un loubard, une contractuelle verbalisant… Sans qu'on s'y attende, apparaît un jeune homme, appuyé contre arbre. Leurs regards se croisent. C'est Patrick Dils, le symbole de l'erreur judiciaire et de l'injustice en France, condamné à perpétuité, puis totalement blanchi il y a quatre ans après quinze années passées derrière les barreaux pour un crime qu'il n'a pas commis –le double-meurtre à Montigny-lès-Metz des petits garçons Cyril et Alexandre. "C'est le moment charnière, souligne le réalisateur Yannick Saillet, et c'est l'idée de Garou. Patrick Dils apparaît dans un creux musical, ça renforce encore sa présence et ça crédibilise tout le film." En fait, plus qu'un simple clin d'œil, c'est d'abord l'incroyable histoire d'une rencontre et d'un véritable coup de cœur. 

"Cette chanson, elle est à lui" 

Petit retour en arrière. Il est 18 heures, en ce dimanche du début du mois d'avril, dans un paisible village français proche de la frontière suisse. Dans sa petite maison couleur sable, Patrick Dils vient de rentrer du travail –il est magasinier-carisseur dans une entreprise de casseroles- et s'apprête à se mettre à table. Le téléphone sonne.  

  - "Allo, c'est Garou !
  -
 C'est qui ?
  -
  Garou
  -
  Monsieur, si c'est une plaisanterie, elle n'est vraiment pas drôle." 

Patrick Dils s'apprête à raccrocher. Mais la petite voix insiste. "Si, rappelle-toi, on s'est vus et on a parlé ensemble aux Enfoirés." L'ancien condamné à perpétuité reconnaît enfin l'accent pur sucre d'érable. Il n'en revient pas. "Ecoute, j'ai deux choses à te demander. La première, c'est que je voudrais que tu apparaisses dans mon prochain clip. Mais la seconde est plus délicate : le tournage est prévu dans quatre jours. Et c'est… à Montréal. Ca te pose un problème ?" Patrick Dils essaie de reprendre ses esprits. "Ce serait avec grand plaisir, mais je dois voir si mon patron accepte de me libérer quelques jours." Non seulement son directeur le laissera filer en Amérique du Nord, mais il lui confiera du même coup un jeu de casseroles flambant neuf à remettre en mains propres à Garou. 

"J'ai dévoré son livre. C'est une histoire que tu ne peux pas inventer" Garou 

Assis sur une terrasse du Vieux-Montréal, en train de déguster un plat de pâtes à la carbonara, préparé par son vieux complice restaurateur, Marc Bolay, Garou rigole encore de ce coup de fil. "Patrick m'a bouleversé quand je l'ai rencontré la première fois aux Restos du cœur avec les enfoirés, en février à Lyon. J'étais éberlué qu'il soit là, simplement pour nous servir avec toute sa gentillesse : il avait été engagé à la cantine comme bénévole. Un jour, on a parlé ensemble et il m'a raconté son histoire. Puis, le lendemain, il m'a donné son livre. Je l'ai dévoré d'une traite. J'étais marqué. C'est une histoire que tu ne peux pas inventer, c'est hallucinant. L'injustice est partout, mais Patrick, lui, représente la plus grave de toutes : l'injustice de la justice. Ce sont les hommes qui ont fait ça, pas la nature, comme hélas c'est souvent le cas à La Nouvelle Orléans, ou en Asie avec le tsunami. Mais là, ce n'est pas un drame dû à la fatalité, ce qui est encore pire à mes yeux. La seule injustice sur laquelle je m'arrête quelques secondes dans le clip, c'est Patrick. Il apparaît sur le mot "seul". C'est délibéré. Il m'avait confié que, en prison, il écoutait souvent la chanson Seul de mon premier album et qu'elle l'avait aidé à tenir." 

Garou parle déjà de Patrick Dils comme d'un vieux copain. A Montréal, lors du tournage, Garou a amené Patrick jusqu'au bout de la nuit à la découverte de son univers, restaurants, bars et boîtes où il aime s'évader. Ils ont parlé, rigolé, refait le monde. "Il n'y a pas une fois sur scène où je ne penserai pas à lui en interprétant cette chanson, insiste-t-il. Cette chanson, elle est à lui." 

"Garou m'a écrit une dédicace qui m'a ému aux larmes" 

A 6 000 kilomètres de là, Patrick Dils raconte avec beaucoup de pudeur son amitié avec le plus célèbre des chanteurs québécois. "Il m'a fait un plaisir énorme en m'intégrant dans son clip. J'étais loin d'imaginer, en lui parlant à la cantine des Restos du cœur, que j'allais vivre des moments aussi exceptionnels avec lui. Il m'a écrit une dédicace dans mon livre d'or qui m'a ému jusqu'aux larmes. J'aime sa générosité, sa fidélité, sa tendresse. Il a tellement compté pour moi lorsque j'écoutais ses chansons dans ma cellule. Je prends tout ce qui m'arrive aujourd'hui comme un très beau cadeau dans ma vie. J'attends avec impatience son concert à Metz. Je veux lui présenter mes parents et mon frère." 

Dès le mois de juillet, Garou reprendra la route avec son nouveau spectacle, d'abord au Québec, puis en France (à Paris, à l'Olympia et au Zénith), en Suisse, en Belgique mais aussi en Guyane, en Guadeloupe et en Martinique. "Le show est demandé dans les pays de l'Est, au Moyen-Orient et en Chine", se réjouit Garou. "On ne pourra, hélas, aller partout", ajoute Mario Lefebvre, son "gérant" comme on dit ici (son manager, NDLR). 

Le rêve secret de Garou ? Que la chanson ou le vidéo-clip de L'Injustice remporte une Victoire de la musique en France, ou un Félix au Québec. "Je n'accorde pas beaucoup de sens ni d'importance aux distinctions, mais là…" Garou a déjà sa petite idée en tête et a tout prévu. Il irait chercher le trophée sur scène main dans la main avec Patrick Dils : "Ca aurait une vraie signification, un sens particulier, glisse-t-il, l'œil malicieux, car ce serait une très belle revanche sur l'injustice." 

Arnaud Bédat